Nucléaire iranien: la République islamique dépose ses conditions avant toute négociation

Dans cet interview du journal Le Monde, le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghtchi, assure que son pays reste ouvert au dialogue avec Washington sur le dossier nucléaire, à condition que les Etats-Unis offrent des « garanties contre toute attaque », s’engagent à un « respect mutuel » et reconnaissent des « erreurs ». Il exclut en revanche toute négociation sur le programme balistique iranien, qu’il qualifie de « défensif et dissuasif ». 

 

Donald Trump affirme que le programme nucléaire iranien a été détruit lors des frappes israélo-américaines menées du 13 au 25 juin. De son côté, Rafael Grossi, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), déclare que ce programme n’a été retardé que de quelques mois. Quelle est votre évaluation ?

 

Après l’attaque des Etats-Unis contre des installations sous la supervision de l’AIEA, des dommages graves ont été causés que nous sommes en train d’examiner. Nous sommes dans le droit de demander une indemnisation pour cela. L’affirmation selon laquelle un programme aurait été anéanti ou qu’une nation devrait décider de mettre fin à son programme nucléaire pacifique, dont les objectifs sont de répondre aux besoins en énergie, en médecine, en pharmacie et en agriculture, relève d’une erreur de calcul.

 

Un programme qui est sous la surveillance constante de l’AIEA, et qui continue dans le cadre du droit international, n’est pas simplement constitué de bâtiments et de machineries. La volonté d’un peuple qui a réussi à atteindre le sommet de la connaissance n’est pas destructible. Les rapports de l’AIEA ont à plusieurs reprises reconnu qu’aucune déviation vers des activités militaires n’avait été observée dans le programme nucléaire pacifique de l’Iran. Ce qui est irrémédiable, c’est en réalité le coup porté au système de non-prolifération. L’attaque contre des installations nucléaires sous supervision de l’AIEA, et l’absence de condamnation de cela par les pays occidentaux, constitue une attaque contre les lois internationales et en particulier contre le système de non-prolifération. Depuis 2003, notre effort a été de développer notre programme nucléaire pacifique dans le cadre des lois internationales et avec la participation des pays dotés de la technologie nucléaire, afin de renforcer la confiance. Mais les sanctions et les comportements contradictoires de nos partenaires dans le JCPoA [l’accord nucléaire de Vienne conclu en 2015 entre l’Iran, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, la Russie et la Chine] ont rendu cette voie compliquée.

 

Après les bombardements américains, êtes-vous disposé à reprendre les négociations avec les Etats-Unis ?

 

L’Iran a toujours montré qu’il est fondamentalement disposé à négocier sur la base du respect mutuel. Notre adversaire [les Etats-Unis] a piétiné un accord multilatéral et international [en 2018 en sortant unilatéralement du JCPoA], a violé notre espace aérien en plein milieu des négociations et a attaqué des installations. Ces attaques auraient pu entraîner une catastrophe environnementale et humaine affectant non seulement la sécurité et la santé du peuple iranien, mais aussi celle des populations de la région pendant des années.

 

 La diplomatie est un chemin à double sens, et ce sont les Etats-Unis qui ont interrompu les négociations pour se tourner vers l’attaque militaire. Il est donc essentiel que la responsabilité des erreurs soit reconnue et qu’un signe clair de changement de comportement soit observé. Il faut garantir qu’à l’avenir, en pleine négociation, les Etats-Unis ne mèneront pas d’attaque militaire.

 

Des négociations sont-elles prévues dans les prochains jours ?

 

A l’heure actuelle, des échanges diplomatiques sont en cours par l’intermédiaire de certains pays amis ou médiateurs. La forme des discussions peut changer selon les conditions évoquées précédemment. Le dialogue a toujours été, et reste, le noyau de la politique étrangère de l’Iran, et vous ne trouverez aucun exemple dans l’histoire où l’Iran a violé ce principe

 

 Donald Trump affirme avoir sauvé le Guide suprême, Ali Khamenei, de la mort et menace l’Iran de nouvelles attaques en cas d’enrichissement d’uranium…

 

 Les Etats-Unis ne deviendront grands que lorsqu’ils feront la promotion de grandes valeurs morales. Le Guide suprême de la révolution islamique d’Iran, au-delà de sa dimension politique, occupe une position unique dans la Constitution du pays, une loi que la majorité du peuple iranien a approuvée. Nous ne permettrons à personne de priver notre nation, sous la menace de la guerre, de sa volonté. De plus, Israël, contrairement à ce qu’il prétendait et aux objectifs qu’il avait préalablement définis, n’a pas remporté la victoire.

 

Que pensez-vous de la proposition d’un consortium entre votre pays et certains Etats de la région pour la mise en place d’un programme nucléaire civil ?

 

 L’Iran a toujours accueilli des idées fondées sur la coopération internationale et régionale et sur la transparence, bien que les réussites dans cette voie aient été rares. Vous pouvez observer la collaboration entre l’Iran et la France dans la société Framatome au cours des années 1970. 

 

Le gouvernement français a bloqué les actions de l’Iran dans Framatome et a également gelé les dividendes dus à l’Iran. Idem pour la coopération Iran-Allemagne dans les années 1970. Cependant, toute coopération régionale est négociable. Notre seule condition est que les droits et les intérêts du peuple iranien ne soient pas ignorés. L’Iran a plusieurs fois affirmé qu’il est prêt à dialoguer et à coopérer pour développer sa technologie nucléaire pacifique avec tout pays responsable, en particulier ses voisins.

 

 Etes-vous prêt à renoncer à l’enrichissement d’uranium ? Jusqu’à quel niveau seriez-vous disposé à le réduire dans le cadre d’un accord ?

 

 Nous menons l’enrichissement de l’uranium sur la base de nos droits en vertu du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), et nous avons toujours dit que nous n’avons aucune intention militaire. Même maintenant, après avoir été attaqués, nous n’avons pas dévié de notre politique officielle en matière d’armement nucléaire, qui est fondée sur un décret religieux (fatwa), considérant la production, l’accumulation et l’utilisation d’armes de destruction massive comme inhumaines et non islamiques. Le niveau d’enrichissement est déterminé par les besoins de l’Iran. Dans le cadre du JCPoA, nous avons fixé un niveau à un chiffre unique [pour l’enrichissement de l’uranium à 3,67 %]. Puis, voyant que le pays vendeur, l’Argentine, n’avait pas respecté ses engagements concernant le réacteur de recherche de Téhéran, qui sert à la production de médicaments et de produits radiopharmaceutiques, nous avons procédé à un enrichissement à 20 %, mais uniquement pour cette application. Ensuite, nous sommes montés à 60 % pour démontrer que la menace et la pression ne sont pas des solutions. Le principe de l’enrichissement est à la fois un droit et un besoin pour l’Iran, mais ces détails peuvent être négociés dans le cadre d’un accord équilibré, réciproque et garanti.

 

Accepteriez-vous de négocier sur votre programme de missiles balistiques, comme le demandent certaines capitales européennes, notamment Paris ?

 

Si la France tolère le développement de missiles à longue portée par certains pays, voire leur vente, pourquoi remet-elle en cause le programme de défense balistique de l’Iran, qui a une portée limitée et fait partie de l’armement défensif du pays ? Nous avons répété à maintes reprises que notre programme de missiles est purement défensif et dissuasif. Dans un contexte où l’Iran est constamment menacé par Israël et les Etats-Unis et qu’il a désormais été agressé par ces derniers, on ne peut pas s’attendre à ce qu’il renonce à ses capacités de défense. Tout comme les pays européens qui défendent leur droit à la légitime défense, l’Iran réserve également son droit légitime.

 

 Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères français, a déclaré que la France et l’Europe souhaitaient jouer un rôle dans les futures négociations. Cependant, il a averti que si l’Iran refusait de négocier un cadre strict pour son programme nucléaire, les signataires européens du JCPoA pourraient rétablir certaines sanctions levées en 2015 (par le mécanisme de « snapback »)…

 

 La menace de sanctions n’aide pas la diplomatie. Si l’Europe cherche réellement à jouer un rôle central, elle doit montrer son indépendance et sa neutralité. Un signe de cela serait de condamner l’agression israélienne et l’attaque américaine contre les installations iraniennes. Ce que la France n’a pas fait. Dans ce contexte, comment demander à l’Iran de respecter les règles du jeu international ? L’Europe peut jouer un rôle constructif à la fois dans la préservation de l’accord nucléaire et dans la réduction des tensions, à condition de condamner les comportements agressifs d’Israël. Nous soutenons le rôle constructif des trois pays européens [E3, soit la France, l’Allemagne et le Royaume Uni] dans la reconstruction du JCPoA, à condition qu’ils évitent des actions provocatrices et non constructives telles que la menace du mécanisme de « snapback », qui aurait le même effet qu’une attaque militaire. De notre point de vue, une telle action marquerait la fin du rôle de la France et de l’Europe dans la question du programme nucléaire pacifique de l’Iran.

 

Envisageriez-vous de quitter le TNP ?

 

 Nous n’en avons pas encore l’intention. Même dans les conditions difficiles des sanctions, des assassinats de nos scientifiques et des opérations de sabotage, nous avons montré que nous respectons le TNP. De plus, nous croyons que le respect des règles de ce traité ne doit pas être unilatéral.

 

 De nombreux hauts gradés militaires ainsi que plusieurs scientifiques impliqués dans le programme nucléaire ont été tués dans ce qu’Israël décrit comme des « assassinats ciblés ». Cela révèle un niveau élevé d’infiltration des services secrets israéliens en Iran. Cela vous a-t-il surpris ?

 

 L’assassinat de scientifiques et de responsables militaires iraniens et de leurs familles est une violation flagrante du droit international et montre la nature terroriste et irresponsable d’Israël. Cette action n’est pas une surprise, mais un acte lâche. La République islamique d’Iran, en s’appuyant sur ses capacités sécuritaires et de renseignement ainsi que sur la coopération du peuple iranien, a identifié et neutralisé bon nombre de ces réseaux depuis les attaques.

 

Combien de détenus ont été tués lors de l’attaque contre la prison d’Evin ? Comment expliquer les centaines d’arrestations alors que l’infiltration israélienne semble provenir de cercles plus haut placés ?

 

L’attaque contre une prison est un acte inhumain et contraire aux normes internationales, et il est nécessaire qu’elle soit fermement condamnée. Selon le rapport du pouvoir judiciaire, lors de cette attaque, 79 personnes, y compris des employés de la prison d’Evin, des soldats de service, des détenus et leurs familles présentes dans la salle de visite, ainsi que certains voisins de la prison, ont été tuées.

 

Concernant l’arrestation de certains suspects qui ont agi pendant l’attaque israélienne dans le but de mener des opérations de sabotage (…), la République islamique d’Iran, conformément à ses lois nationales, a assumé sa responsabilité pour protéger la sécurité de ses citoyens.

 

Après plus de trois ans de détention, les deux ressortissants français, Cécile Kohler et Jacques Paris, viennent d’être inculpés d’espionnage au profit du Mossad, ce que démentent leurs familles. Quand seront-ils fixés sur leur sort ?

 

Les démarches juridiques de leur dossier, en fonction du crime qu’ils ont commis, sont menées conformément aux lois en vigueur en Iran. Les contacts consulaires ont également été établis selon les règles et par les canaux diplomatiques avec ces deux personnes, et le 1 er juillet, cette semaine, le chargé d’affaires de l’ambassade de la France les a rencontrés conformément au programme périodique.

 

Où est le jeune cycliste franco-allemand, Lennart Monterlos, qui a disparu en Iran depuis le 16 juin alors qu’il y effectuait un voyage ?

 

Il a été arrêté pour avoir commis un délit, et une notification officielle concernant sa situation a été transmise à l’ambassade de France.

 

Madjid Zerrouky et Ghazal Golshiri

Titre: Infos24

Mohamed OUEDRAOGO
0

0 Commentaire(s)

Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Contactez-nous

Burkina Faso, Ouagadougou, Secteur 30

53150406

contact@infos24.net

Suivez-nous

© Infos24 Développé par NUMERIX-TECH